Sainte-Croix

Ses origines, par Robert de Robert de Justin

Les Romains furent probablement les premiers à tirer la Contrée de Sainte-Croix de son isolement (213 de notre ère). Les vestiges de la Route romaine, voie hardie qui mettait en relation Avenches et Yverdon avec Besançon par Pontarlier, l’attestent. Par contre, on ignore tout des premiers temps de la colonisation.

Dans une bulle du pape Alexandre III datée du 29 septembre 1177 à Venise, il est fait mention d’un pâturage et de deux moulins à Sancta Cruz. Donc à la fin du XIIe siècle, dans un lieux-dits la Sainte Croix, il existait deux moulins à proximité. Où vivaient ces premiers habitants? Nous ne savons, mais il est plus que probable qu’ils évitèrent de se disséminer par mesure de sécurité. En 1317, des maisons vinrent se blottir encore plus nombreuses au pied du Château nouvellement construit par la Maison de Grandson. Premier hameau de la contrée: La Villette de la Sainte Croix, et où l’on pouvait cultiver des céréales.

A partir du XIVe siècle la Contrée se développa rapidement. On vit des essarts s’arrondir au milieu des forêts: vers chez Jaccard, vers chez La Besse. Puis, nouveaux défrichements vers l’amont: La Sagne, Culliairy au bord d’une grande tourbière; La Charmille, Le Metabief serrés entre les marais et la montagne. A leur tour ces deux derniers hameaux se soudèrent grâce à un pont jeté sur l’Arnon et à quelques drainages.

Le village de Sainte-Croix naquit de cette union, et le centre de gravité du vallon,qui n’avait cessé de se déplacer vers l’amont, se fixa définitivement en ces lieux.

Malgré un sol ingrat, cette population paysanne s’accroît et par voie de conséquence le cheptel. L’herbe n’allait pas tarder à manquer. Au-delà des Etroits le paysan découvre des pâturages possibles. Les Sainte-Crix, franchirent donc le col des Etroits, de l’Aiguillon et des Anges. Ils atteignirent ainsi les confins de ce Far-West en miniature.

Ces incursions sur territoires étrangers ou du moins mal délimités provoquèrent des conflits qui durèrent plusieurs siècles.

La puissante Maison de Chalon-Arlay possédait la terre de Jougne et étendait ses droits de souveraineté jusqu’au col des Etroits, FrancCastel, élevé au début du XIVe siècle, en est la preuve. Mais grâce à la ténacité des Bernois, le plateau des Granges revint au Pays de Vaud. Les dernières délimitations de territoire furent décidées en 1650, entre LL. EE. de Berne et l’Espagne qui possédait alors la Franche Comté, à la suite de la guerre de Trente Ans.

Contre le Comté de Neuchâtel, Sainte-Croix, fut plus heureux. La frontière étant demeurée longtemps imprécise, les Sainte-Crix partirent de l’avant et le vallon des Anges tomba dans leurs mains.

Avec les Baulmerans l’affaire fut plus coriace. Les Sainte-Crix comptaient franchir le col de l’Aiguillon et faire paître leur bétail dans ces régions. A la suite d’un procès qui dura 219 années (1564-1783) Baulmes obtint gain de cause. Sainte-Croix ne reçut qu’une portion de la forêt de la Limasse (la Rebaillaz) et tout le reste échut à l’opulente commune de Baulmes.

Sainte-Croix au XVIIIe siècle

Jusqu’au milieu du XVIIIe avant le début de l’industrie des dentelles et de l’horlogerie, le genre de vie, les conditions d’existence et les revenus de cette population paysanne étaient très modestes. Toutes les familles vivaient de la culture du sol, de l’élevage et des charrois, principalement de bois et de sel (route du sel: Salins à Grandson par Pontarlier, Les Fourgs, Les Envers Sainte-Croix). Chacune d’elles possédait son propre four pour cuire son pain. Dans tous les ménages on tissait le lin et le chanvre. Le numéraire était rare. Dans les comptes communaux on relève fréquemment les aumônes et charité faites à des communiers dans le besoin. Chaque année, le Conseil déléguait le mestral (huissier), le juge ou quelque autre notabilité à Grandson pour acheter le drap des poures (pauvres) que distribuait ensuite le ministre, assisté du curial (secrétaire) ou d’un gouverneur.

Sainte-Croix, il y a 200 ans

Jusqu’au début du XIXe siècle, village chenille comme les autres hameaux, Sainte-Croix s’allongeait le long d’une rue unique qui porte aujourd’hui différents noms: rue du Jura, rue Centrale, rue du Tyrol, Trois quartiers, voilà le village de 1785, le Bas ou Charmille, le Metabief (centre, pont) et celui dit de l’Haut, le Tyrol. Cependant, c’était déjà un grand village à caractère paysan où l’introduction de la dentellerie vers 1750 et de l’horlogerie quelques années plus tôt ne bouleversera guère les coutumes. Ces industries à domicile étaient tributaires du Val de Travers pour la dentellerie et de Neuchâtel et Genève pour l’horlogerie (la fabrication de la montre complète ne commença qu’en 1835). L’ouvrier-paysan se contentera de confectionner en série des pièces détachées qu’il livre, à bas prix, à l’établisseur: le marchand.

En 1771, la commune comptait 1915 habitants soit 150 de plus qu’en 1700. Stabilité qui prouve la dureté de l’existence, et d’après plusieurs auteurs, on peut parler de l’état de servage industriel dans lequel se trouvait l’horloger vaudois par rapport à Genève et Neuchâtel

Situation politique

Sous le régime bernois (1536-1798), la région de Sainte-Croix releva du bailliage d’Yverdon et ce village devint le chef-lieu d’une châtellenie. Comprenant en outre Bullet, Vuiteboeuf et Peney. Le Châtelain, à la différence du bailli, est Vaudois.

Administration communale

Autorité exécutive: le Conseil des 12, ou Petit Conseil, au nombre desquels se trouvaient le banneret, les deux gouverneurs et le secrétaire.

Les premiers magistrats communaux portent le titre de gouverneur. L’un réside à Sainte-Croix et l’autre aux Granges. Ils sont nommés pour une année et non rééligibles.

Le banneret est une sorte de sur-gouverneur qui occupe partout la première place et représente les conseils dans les circonstances importantes. Il est rééligible.

Au point de vue administratif la commune est divisée en 12 dizaines. Géographiquement dempuis (depuis) le Chasteau jusque en Haulte Joux. Dans les cas importants les chefs des douze dizaines étaient appelés à se joindre au Petit Conseil, ce qui formait un Conseil des vingt-quatre. Chaque dizaine veille aux intérêts particuliers de sa circonscription ou de son hameau (écoles, pauvres, entretien des chemins, forêts, pâturages, des fontaines, des conduites d’eau, déblaiement de la neige, etc.)

Justice

Il existe une cour de Justice de Châtellenie, ou tribunal de Sainte-Croix et Bullet, appelée communément Justice. Ses 11 membres portent le titre de jurés ou justiciers. Elle est présidée par le Châtelain. Enfin, le vénérable Consistoire, ou tribunal des mœurs, se compose d’un juge comme président, d’assesseurs et d’un secrétaire. De droit, le pasteur de la paroisse assiste à ses séances avec voix délibérative. Jusqu’à la Construction d’une maison de Ville, en 1670, les réunions des Conseils se tenaient à la lumière des chandelles – dont il était tenu un compte exact – dans l’un des deux vidages de vin (auberge) du village. La plus ancienne de ces auberges (1664) le Logis de la Maison de Ville au haut du quartier de la Charmille (sur l’emplacement de l’Hôtel de France actuel) et le Logis de la Pinte au Metabief. En 1746, elles échurent aux plus offrants, la première à J.-L. Jaccard, la seconde à E.-J. F. Jaccard. Seuls les tenanciers de ces 2 logis avaient le droit de vendre du vin à l’exception de tout autre, excepté le sergent Recordon, aux Granges. A la suite de la création d’un cabaret au Château, on diminua leur loyer de 10 florins par an.

Ecole

Par un rapport adressé à LL. EE. en 1764, on sait que le nombre des écoles s’élevait à une quinzaine. Il y avait d’abord la grande école du Metabief dont le régent était plus payé que tous les autres et l’école de La Sagne. Ces deux seules étaient ouvertes toute l’année. Venaient ensuite les petites écoles du Metabief, de la Charmille, et, pour les environs, celles de Chez Jaccard, des Grangettes, des Envers, de La Sagne, de la Villette et du Château, de La Chaux, de La Vraconnaz, des Granges Jaccard, de L’Auberson, de Chez-Ies-Jaques et des Praises. Celles-ci n’étaient ouvertes qu’en hiver.

Communications

Dans le dernier quart du XVIIIe les problèmes avec les voisins ne manquaient pas aux autorités. Nous avons vu que le procès avec Baulmes, s’est terminé en 1783 après 219 ans de procédures.

Le 30 septembre 1771 les communes de Sainte-Croix et Bullet invoquant leurs anciennes franchises du 27 juillet 1572, demandèrent dans une supplique d’être exemptées du péage de Montagny, qui se percevait à Essert, sous la condition que les deux communes précitées se chargeassent de l’entretien du grand chemin venant de Vuiteboeuf à Sainte-Croix. A l’appui de leur requête, les deux communes firent valoir qu’en 1760, 1761 et 1762, elles avaient construit une route nouvelle qui avait coûté 3000 écus et qui exigeait un entretien continuel… Les communes requérantes obtinrent satisfaction le 10 mars 1772.

Cette route est celle qu’on appelle aujourd’hui la vieille route et qui fut utilisée jusqu’en 1838.

Pour aller au Val de Travers il fallait emprunter le chemin dit des sauts ou des échelles (on en comptait 3) qui suivait le cours accidenté de la Noiraigue. La route actuelle date de 1843, soit cinq ans avant celle de Pontarlier par L’Auberson.

Finances

Sans entrer dans les détails, disons simplement que les comptes communaux étaient le plus souvent déficitaires en quoi l’histoire se répète. Mais l’originalité réside dans la manière d’éponger ces déficits variables. L’assemblée de commune (Conseil des 24) qui vient d’établir le déficit, fixe séance tenante le montant du giette extraordinaire (imposition des focages et des poses) dont le produit va permettre de résorber sans délai ce déficit dans les mois qui suivent. C’est grâce à système que la commune évite l’endettement.

Hauts fourneaux et forges

Dès la fin du XVe siècle le vallon de la Noiraigue abrita hauts fourneaux, forges, souffleries, martinets et moulins, scieries. Minerai, force et combustible – les trois éléments naturels dont dépend toute métallurgie – se trouvaient réunis à proximité de la Noiraigue. Du minerai fut extrait en tout cas dès la fin du XVe· siècle jusque vers 1812 des mines de fer de L’Auberson. Les vastes forêts de la contrée, après avoir été extirpées par les Chappeleurs (bûcherons) et réduite en charbon de bois alimentaient en combustible les hauts-fourneaux, forges, souffleries et martinets exploités sur le territoire communal à la Mouille-Mougnon de la fin du XV· au début du XVIIe, à Noirvaux (avant 1600 jusqu’en 1811) à la Dénériaz Dessous (début du XVIIe à 1875), enfin à la Jougnenaz sur la commune de Baulmes (de 1576 à 1872 environ). A l’exception de la Mouille-Mougnon, tous ces établissements furent exploités par des maîtres de forges de Vallorbe. Cette industrie n’occupa que quelques manœuvres de la région. A Noirvaux-Dessus existait une tuilerie qui fut construite en 1773 par Pierre-Louis Jaccard (1742-1775) notaire, justicier et banderet, fils de Joseph. Ses fils Jean-Henri (1766-1838) et petit-fils Pierre-Louis (1792-1868) furent tuiliers au même endroit. Cette tuilerie fonctionna jusqu’en 1917.

Jaccard du Miguet

La lignée des meuniers, Jaccard du Miguet, eut une solide réputation de commerçants avisés. L’ancien lieu-dit Miguet est à 200 m. environ en aval de Noirvaux-Dessus. Il ne figure plus sur les cartes modernes.

Ce moulin fut construit par Martin Jaccard dit l’aîné, né en 1550. Marié quatre fois, il eut quinze enfants dont six fils. Il mourut en 1645 à 95 ans. Cette étonnante vitalité se manifesta dans ses affaires. A la construction du moulin du Miguet il était déjà propriétaire à Noirvaux d’un moulin, raisse (scie) forge, martinet. Par la suite il racheta à la commune en 1617 le moulin de La Sagne sur la Tissottaz. Parmi sa nombreuse descendance dont une branche, celle du Miguet, acquit le moulin de Vuiteboeuf-Dessus (10 août 1765) puis deux ans plus tard celui de la commune sur la Noiraigue, enfin le moulin de la MouilleMougnon très probablement en 1784.

Concentration industrielle avant l’âge! Tous les moulins de la région leur appartiennent: ceux de Noirvaux, du Miguet, de La Sagne-Culliairy, de la Mouille-Mougnon et un des moulins de Vuiteboeuf.

Les acquéreurs de la Mouille-Mougnon furent les frères PierreLouis Jaccard et Jean Baptiste, dit La Palme (Miguet). Moulin et scierie demeurèrent pendant cinq générations propriété des descendants de La Palme.

Les vendeurs étaient une autre branche de descendants de Martin l’Aîné. En 1692, Pierre, l’arrière-petit-fils de Martin l’Aîné, fut un des constructeurs du moulin et de la scie de la Mouille-Mougnon (autrefois la Mouille au Meunier). Ce Pierre (1669-1756), meunier, devint Conseiller, justicier, assesseur de Consistoire et banderet. C’est le fondateur, en 1754, de la Charitable Caisse des Jaccard, première des caisses de famille de Sainte-Croix.